Éviter le vertige de la page blanche

Ecrire… Quel programme ! La création ex-nihilo est probablement la marche la plus difficile à grimper. C’est pourtant ce qui est demandé aux scolaires, lors de rédactions répondant au sujet : racontez vos vacances, ou encore, imaginez que vous êtes un extra-terrestre visitant la France, etc.

Partir de rien pour arriver à un tout réclame un minimum d’expérience du texte et il est préférable de démarrer avec un support. Ce support quel est-il ? Le livre par excellence. Chaque page de votre livre préféré recèle des phrases susceptibles d’être un début de roman. Je les appelle des portes. Et je les recherche régulièrement. C’est un bon exercice. Ainsi, pour exemple le texte suivant, tiré de la servante du seigneur de Jean-Louis Fournier :

J’ai égaré ma fille. 

Je suis retourné à l’endroit où je l’avais laissée, elle n’y était plus. 

J’ai cherché partout. 

J’ai fouillé les forêts, j’ai sondé les lacs, j’ai passé le sable au tamis, j’ai cardé les nuages, j’ai filtré la mer… 

Je l’ai retrouvée. 

Elle a bien changé. 

Je l’ai à peine reconnue. 

Elle est grave, elle est sérieuse, elle dit des mots qu’elle ne disait pas avant, elle parle comme un livre. 

Je me demande si c’est vraiment elle. 

Tu étais charmante et drôle. 

Elle est devenue une dame grise, sérieuse comme un pape. 

Elle est sévère, elle plaisante moins, elle est dogmatique, autoritaire, elle aime bien faire la morale aux autres. 

Les autres, ceux qui ont toujours tort. 

Tu t’habillais fort joliment de couleurs vives, tu n’avais pas peur d’être excentrique, même parfois extravagante, tu dénichais aux puces, pour une misère, des fringues étonnantes. 

Elle ne se maquille plus. Elle est toujours belle, elle ressemble à un officier de l’Armée du Salut. 

Maintenant, elle porte du classique, des vêtements sombres, couleur muraille. 

Le loden avant la bure? 

Tu te souviens? 

Un jour, tu m’as demandé ce que je penserais si tu étais religieuse.

 

Prenez une phrase ou deux  au hasard : J’ai fouillé les forêts, j’ai sondé les lacs, j’ai passé le sable au tamis, j’ai cardé les nuages, j’ai filtré la mer…  Je l’ai retrouvée. 

Vous tenez un début de roman. Vous allez devoir expliquer qui est ce “L” apostrophe qui semble féminin et que vous avez retrouvé. Est-ce une femme, un objet, une clé, une épée, une pièce d’or ? Si vous optez pour une clé, vous devrez expliquer ce qu’elle ouvre, à qui elle appartenait, comment elle a été perdue, son importance dans le roman etc. Si cette clé est magique et qu’elle a été jetée dans le mer, vous partez peut-être dans un roman fantastique. Vous pouvez aussi imaginer que “elle” est l’épée retrouvée de Merlin. Quels sont ses pouvoirs et pourquoi le narrateur vient-il de la trouver ? Que va-t-il advenir maintenant ?

Prenez une seconde phrase : Maintenant, elle porte du classique, des vêtements sombres, couleur muraille. 

Quel beau début de roman, non ? Maintenant renvoie directement à la base de votre roman. Avant, c’était comment ? Quel événement nous a fait passer de avant à maintenant ? Qui est “elle” ? Une femme ? Mon amoureuse ? Comment vivait-elle “avant” si elle est désormais classique ?

Vous voyez, chaque phrase porte en elle un roman complet que vous pouvez dérouler en posant les questions que soulève chaque affirmation. Car à vrai dire, toute affirmation est en réalité une question. C’est un premier point de départ vers l’écriture du roman. Écrire c’est poser des questions, puis y répondre de multiples façons d’abord, avant d’en choisir une. Paul Valéry disait : “écrire c’est faire des choix“.

 

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